J’ai bien connu, à l’occasion d’un voyage d’étude au Sénégal durant le printemps 1976, le Père Pierre Bouvet, prêtre missionnaire de la congrégation du St Esprit.

 

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Cette rencontre eut lieu dans le cadre d’un projet de cooperation qui me fut proposé au cours de mes études médicales à Marseille dans le service de maladies tropicales (Pr. Pène) par le Dr Delmont Jean, un ami interne. Le maitre d’œuvre en était l’association« Medicus Mundi » qui m’invita a suivre un stage de préparation à Senlis , au nord de Paris

Il s’agissait de remplacer au pied levé une religieuse infirmière pour une durée de 4 mois à Niakhar (Sénégal), village situé dans le Sine-Saloum sur la piste reliant Bambey à Fatick en pleine brousse .

Cela m’avait paru une belle opportunité de mise en pratique de ma toute nouvelle compétence en pathologie d’outre mer .

J’ai beaucoup apprécié ce séjour en pays Sérère et beaucoup appris des hommes et femmes de ce beau peuple. Mais il me reste surtout de cette expérience le souvenir d’un Homme exceptionnel : Le père Pierre Bouvet , infatigable missionnaire au grand cœur .

Le père Bouvet se savait seul devant Dieu et son combat d’Evangélisation, il entendait le mener totalement et tout seul .

Je me souviens parfaitement de notre première rencontre, dans l’aérogare de Dakar où il était venu m’accueillir, pipe au bec, en soutane blanche et nus pieds taillés dans un vieux pneu.

Tout absorbé par la lecture de son inséparable bréviaire, il en avait même oublié de rejoindre l’espace accueil et quand le hall fut vide, il ne resta bientôt plus que lui, assis sur un banc en pleine lecture pieuse et moi.

.Lecture faite, il m’invita alors a le suivre dans sa vieille 4L orange qui nous amena, au terme d’une balade nocturne de 4H sur des pistes improbables, dans sa mission de Niakhar.

Ce fut ainsi que débuta le séjour ; Il dura 4 mois, en pleine saison sèche,  jusqu’au début de l’Hivernage (saison des pluies) , quand la brousse rase et jaune paille devient un luxuriant champ de mil en l’espace de quelques jours.

Il partait très tôt , au petit matin, parcourir la Brousse  au volant de sa vieille voiture,pour rendre visite a ses catéchumènes , baptiser quelques nouveaux nés. Ou donner les derniers sacrements quand l’urgence d’un départ annoncé lui parvenait à temps.

Mes consultations occupaient largement mes journées et , bien que l'equipement fut sommaire, le service rendu paraissait correct.

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Niakhar était encore , à cette époque une petite bourgeade isolée, sans route goudronnée, sans eau courante ni électricité.

La mission se composait de trois bâtiments : l’Eglise, en dur avec son clocher, la case du Père Bouvet, large et traditionnelle avec ses murs en terre séchée peinte en blanc et son toit de chaume et ma case ( la case du passager), bizarre cylindre de ciment à un etage , percé d’une double rangée de minuscules ouvertures avec toiture en paille.

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Et tout autour, parmi les fromagers et les baobabs, le village. Je ne voyais le Père Bouvet que le soir tombé.

Nous prenions alors notre repas ensemble , sur une petite table posée devant la case , à la lueur d’une lampe à petrole. C’etait pour lui l’occasion de se reposer un peu, me racontant sa longue journée de missionnaire, ses joies et plus souvent ses « colères » quand , mal renseigné, il arrivait trop tard pour sauver l'Ame ou le corps.

Il parlait évidemment le Sérère et le Wolof parfaitement mais il célébrait invariablement ses messes en Latin, selon le rite liturgique de St Pie V, y compris, et surtout, la grand Messe du Dimanche dans son Eglise dont il avait été l’architecte, le maçon et , je crois , le manœuvre principal.

Mais nous étions en 1976  . Or un nouveau rite de célébration venait d'être introduit par le Pape Paul VI 7 ans plus tôt et le Père Bouvet faisait partie de ceux qui voulurent rester fidèles à la messe de leur ordination.

Il restera jusqu’au bout fidèle à ses idées et ne regretta rien de ce qu’il lui en couta.

Il avait bien connu Mgr Lefebvre , archevêque de Dakar jusqu’en 1962 ainsi que  Mgr Thiandoum , son successeur,qui vint a Niakhar un dimanche de première communion rendre visite au père et célébrer l'Office "en grandes pompes".On aurait dit que toute la brousse senegalaise, y compris les Diolas, Toucouleurs et même les Griots...voire quelques Wolofs (dans l'immense majorité de confession musulmane) etaient reunis là pour cette glorieuse occasion.

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Ce fut un grand jour pour le père et un moment fort de mon séjour en brousse.

Une autre anecdote merite d'être signalée.

Un pavillon frappé de la fleur de Lys flottait discretement sur sa case  et c'est encore un autre trait de caractère du personnage : le père Bouvet pensait la monarchie bien plus stable et largement superieure aux différentes républiques ; Voilà un sujet de discussion qui alimenta souvent nos soirées africaines.

J'ai, seul ou avec lui, en 4L ou en taxis de brousse, parcouru le Senegal du Nord au Sud, de St Louis à Zigenchor ; J'y ai vu les cases a etage de M'lomp en pleine forêt de Casamance . J'ai ecouté les Chants des Griots et partagé le couscous de mil de mes amis Sérères. Ce sejour fut magnifique.

Je ne les oublie pas .

J'ai revu le père Bouvet 2 ans plus tard . 

C'etait en 1978 et je l'avais averti de ma venue à l'occasion d'une escale à Dakar du porte helicoptère "Jeanne d'Arc" a bord duquel j'effectuais mon service national comme medecin aspirant .

Je me souviens de sa silhouette , la pipe en place et la main en visière, se detachant finement face au large , tout au bout de la grande jetée du port de Dakar alors que la Jeanne doublait devant l'ile de Gorée en phase d'accostage. J'avais emmené avec moi le film tourné en super 8mm lors de mon precedant sejour et , muni d'un groupe electrogène prêté par le bord, nous avons improvisé au village la "première" de ce reportage en projetant les images animées sur le mur exterieur de l'eglise. C'etait bien sûr , a cette epoque, une decouverte pour tous les villageois : un vrai grand succés.

J'ai revu le père Bouvet quelques années plus tard; Triste souvenir d'un prêtre exceptionnel interdit de retour au senegal apres une operation de la cataracte à Paris, en exil en France contre son gré mais fidèle à St Pie V, à ses voeux et à ses convictions. C'etait dans un coin perdu des Cevennes où il vivait en Ermite, dans une cabane de pierres. C'etait un dimanche matin et là encore, comme la premiere fois, j'attendis dehors qu'il termine la celebration de son office dominical,  en grande tenue devant Dieu,dans 5m2 de solitude au fond d'un ravin cevenol.

Il accepta de quitter son precaire abri et de venir se reposer à Mons , petit village haut perché du Var, où je possède un logement .

Il y resta un temps puis il nous quitta pour rejoindre sa soeur à Melun 

J'ai revu le Père Pierre Bouvet une derniere fois à Paris en 1987 où il venait d'être hospitalisé , en grande fatigue.Il m'avais posté un message d'Amitié et je le vis là pour la dernière fois.

Pierre Bouvet, le parrain de mon fils , allait bientôt rejoindre le Bon Dieu le 7 juillet 87 et il ne doit pas en être trés loin aujourd'hui encore...et pour longtemps encore.

 

 

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